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Reçu hier — 6 avril 2025Syndicat National des Auteurs et des Compositeurs

L’IAG un an et demi après la table ronde au FIBD 2024

L’IAG un an et demi après la table ronde au FIBD 2024

Quasiment un an et demi après la table ronde à Angoulême sur l’IA générative et son impact sur nos métiers, où en est-on ?
Lors de cette rencontre en 2024 avec les différents intervenants, le constat d’un pillage des œuvres des auteurices à travers le monde et d’une évolution rapide de cette technologie et des dangers pour nos métiers avait été établi.

Aujourd’hui, en avril 2025, que pouvons-nous observer ?

Je me rappelle l’inquiétude du moment, la vitesse d’amélioration des générateurs tels que ChatGPT et MidJourney en quelques mois seulement, était tellement impressionnante que nous pensions être rayés de la carte en un an. Rien de tel pour l’instant.

Par contre, et nous l’avions annoncé à ce moment-là, des vidéos générées à partir de dessins sont maintenant possibles, les erreurs anatomiques ont disparu pour la plupart. Maintenant, on trouve à chaque coin de page sur les réseaux sociaux, des personnages plus vrais que nature animés dans une démarche nonchalante, cheveux et vêtements flottant au vent dans une
ambiance fantaisie romantique, incitant les webonautes au « put a clic » → à comprendre comme « inciter à cliquer » pour liker.

Tout ça pour une course aux likes, ce qui génère du transfert de données et donc de l’argent. On retrouve l’utilisation de l’IA un peu partout dans notre quotidien. Tous les logiciels et toutes les applications mettent en avant leur propre IA. C’est la grande mode. Une agence immobilière qui me falsifie des intérieurs de maison ne m’aide en aucun cas à choisir une maison, ce serait plutôt l’effet inverse en ce qui me concerne.

Pour d’autres, c’est vraiment un outil pour dégrossir le travail. Il faudra toujours l’expertise au dessus pour cadrer l’ensemble. In fine, en a-t-on vraiment besoin ? Mais qu’en est-il véritablement de nos métiers d’auteurices ? Les maisons d’édition ne sortent pour l’instant pas de livres générés par IAG. Même s’il y a quelques ovnis parfois, le travail des auteurices reste leur fer de lance. Il se trouve quand même qu’il est proposé du travail à des auteurices avec comme charte graphique ou base de travail des visuels générés par IA. Quel est l’intérêt ? En quoi cela améliore-t-il le travail ? On choisit un ou une artiste en fonction de son travail et donc on a confiance en son jugement et ses capacités, non ?

C’est un fait que de nombreuses municipalités, entreprises privées ou gouvernementales et même des écoles d’art utilisent de l’IAG pour réaliser leur communication visuelle ; affiches publicitaires pour un salon, des portes ouvertes et autres campagnes. Il est étonnant que les bonnes questions ne se posent pas en amont. Tout est une question d’éthique. Que veut-on pour notre avenir ? Le « fast image » comme j’aime à l’appeler ou un travail humain, soigné et réfléchi qui n’utilisera pas une fausse intelligence artificielle venue d’entreprises américaines. Et cela ne sous-entend pas que je parle de faire du
protectionnisme. Mais vraiment d’éthique humaine en plus d’écologique. Quand on sait maintenant que pour générer une image, il faut la consommation totale d’une batterie de téléphone portable, on comprend pourquoi Microsoft relance une ancienne centrale nucléaire pour alimenter les data centers de son IA. Ce n’est pas pour chauffer les foyers
américains, non, c’est pour l’IA uniquement. Quid de la consommation d’eau astronomique qu’il faut pour refroidir ces énormes centres de données.

En ces temps où l’écologie et la conscience de la consommation d’énergie n’ont jamais été autant d’actualité, peut-on vraiment continuer ainsi ? Tout ça pour du profit éphémère ? Pour une affiche ? La dernière nouvelle qui a fait le buzz, c’est le générateur d’image d’OpenAI façon studio Ghibli, qui a créé un véritable tremblement de terre sur les tables d’ateliers des artistes auteurices ! Un tremblement, dû à la colère j’entends. Hayao Miyazaki lui-même, en 2016, exprimait son mépris pour cette technologie. Que fait ce générateur ? → Chacun peut générer sa photo « façon Ghibli ». Cela a eu un tel succès que les datas ont été surchargées et qu’ils ont dû en réduire l’accès. Le pire étant les photos de
guerre ou d’arrestation reprises dans ce style pour servir les propagandes gouvernementales.

Entre indignité et niveau zéro, je vous laisse choisir. Le renforcement des clichés sexistes, racistes, virilistes et des écarts sociaux n’a pas décru non plus. Au lieu de modifier dans le bon sens, l’hypersexualisation de visages infantiles ne fait que
continuer par exemple, avec des personnages féminins au visage très jeune, au regard innocent et romantique. Quant à côté, les personnages masculins sont enfermés dans un bodybuilding avec un regard ténébreux, renforçant l’image d’un patriarcat bien implanté. L’IAG ne fait qu’accroître les clichés. Sachant que l’image joue un rôle important dans notre société, l’impact que celle-ci a sur les plus jeunes et les ados n’est plus à démontrer. Pour rappel, pas d’écran avant 3 ans. Est-ce que tout le monde fait attention ? Et je n’ai pas parlé du « deep fake ».

Quelle n’est donc pas notre surprise, à nous auteurices, quand nous découvrons des festivals de BD ou des salons du livre qui génèrent leur affiche par IAG. Il n’est pas question ici de taper sur les uns et les autres, mais de pédagogie. Il serait tellement plus gratifiant pour les organisateurs, les municipalités et les auteurices invité·es de venir dans un festival qui est attentif à ces questions.

Par exemple, d’avoir un ou une invitée d’honneur qui s’occupe de réaliser l’affiche, celle-ci pouvant être imprimée et vendue au public et offerte aux auteurices. Avec possibilité d’expo ou de rencontres avec les collèges et lycées. Il y a plein de possibilités. Mais cela demande du soutien aussi aux bénévoles, le cœur des festivals. Donc force à celles et
ceux qui organisent ces événements, et l’on sait comme le milieu associatif est riche mais qu’il est difficile et énergivore.

Merci à celles et ceux qui soutiennent les artistes auteurices et font rayonner la culture ! Car c’est dans les événements culturels que nous nous réunissons et échangeons et par là même, créons du lien humain.

Notre façon de travailler est aussi en questionnement. Ce que régurgite l’IAG n’est que la somme de ce qui ressort le plus. S’il y a des clichés, c’est de notre faute. C’est le miroir de la société. À nous de redéfinir notre dessin, notre écriture pour un rendu plus équitable, plus humaniste et plus réel.

À noter que les différentes organisations syndicales françaises et européennes sont vigilantes à ces sujets et que l’Union européenne, avec l’IA Act de mai 2024, a tenté d’en définir les règles, même si celles-ci restent particulièrement difficiles à mettre en œuvre au sein du secteur culturel et que le respect du droit d’auteur a du mal à s’imposer.

Il reste du chemin, et on est tous embarqués qu’on le veuille ou non. Malgré tout, nous avons le choix de l’utiliser ou pas. De mon côté, la question a été réglée depuis le début.

Marine Tumelaire
Artiste autrice en bande dessinée et en illustration
Membre du groupement BD au Snac

 

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